Des kilomètres de livres à choyer
Transmission de savoir
Il y a eu le bouche-à-oreille, le livre et puis internet. On peut avoir son avis sur ces méthodes de transmission de savoir, mais le livre… LE LIVRE ! L’odeur de l’encre, la douceur du papier, la texture du cuir (c’est devenu rare, mais on fait comme si), le bruissement des pages, les livres bien alignés sur une étagère ou empilés sur la table de chevet… Il se transmet de génération en génération et en plus de l’histoire qu’il contient, il transmet sa propre histoire : les pages cornées ou annotées, le dos craquelé ou carrément envolé, une fleur séchée ou une vieille photo oubliées à l’intérieur, une dédicace ou un prénom sur la page de garde…
De ces livres, on en a des centaines dans les collections de l’UMONS. Des milliers plutôt. En fait, on en a des kilomètres. 6 km très exactement. Chacun a sa propre histoire, mais surtout, ils ont tous besoin d’attention. Vieux de plusieurs centaines d’années, certains livres ont été choyés au coin du feu d’un collectionneur pendant que d’autres ont résisté tant bien que mal aux siècles passés dans des abbayes glacées. Pour qu’ils perdurent encore des centaines d’années, on se doit de les conserver dans les meilleures conditions et pour certains même, de les restaurer.
Allo docteur ? Mon livre est malade !
Et pour cette opération délicate, on a besoin d’experts. Depuis quelques années, l’UMONS a un partenariat avec l’École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre. Plus particulièrement avec la section conservateurs-restaurateurs d’œuvres d’art option « papier et livre » (encore plus particulièrement « Livre » ; c’est important car les deux spécialités ne s’abordent pas du tout de la même façon). La Cambre cherchait des livres à restaurer pour former ses étudiants et nous cherchions des restaurateurs pour nos livres à restaurer… « It’s a match! » comme dirait Tinder.
Dans le cadre de ce partenariat, Isaline, étudiante à La Cambre, a posé ses outils à la Bibliothèque centrale durant l’été. Entre reliures fragiles et papiers centenaires, nous avons pris le temps d’échanger sur son futur métier qui consiste à faire revivre les livres tout en les préservant. Un métier surprenant, où l’on consacre des heures à une retouche minutieuse, conçue pour pouvoir être retirée d’un simple geste au besoin.
Isaline est aujourd’hui en 2e master à La Cambre, mais son amour pour la restauration date d’il y a bien plus longtemps. Un documentaire sur le métier de restauration-marqueterie diffusé sur une chaine pour enfant et paf !, le coup de foudre !
Direction La Cambre donc. Au début de ses études, Isaline choisi les options « papier » et « sculpture ». Un duo qui la mènera naturellement vers… le livre pour lequel il faut penser structure et mécanique tout en souplesse et maniabilité pour le lecteur.
Une restauration durable, mais réversible
Si on vous dit « restauration », vous pensez sans doute à une retouche discrète et indélébile. Et pourtant : aujourd’hui, les restaurations doivent certes être solides, mais surtout minimalistes, respectueuses de l’intégrité du livre et réversibles. La restauration n’est pas faite pour tromper l’œil : elle doit rester discrète mais repérable, afin que l’on distingue toujours ce qui est d’époque de ce qui est ajouté. Et surtout, les générations futures doivent pouvoir retirer sans difficulté les soins d’aujourd’hui pour les remplacer, si nécessaire, par ceux de demain.
Greffe de cuir, coins renforcés au papier japonais, dos recousu… les interventions possibles sont nombreuses ! Comme à l’hôpital, tout commence par un constat d’état : observer « le patient », noter les faiblesses, prévoir les soins. Ensuite vient l’intervention, parfois spectaculaire, parfois répétitive. Enfin, rien ne sort de l’atelier sans un dossier détaillé, histoire que chaque soin puisse être compris – et si nécessaire annulé.
Entre réparation et témoignage : cette couture ancienne fait désormais partie de l’histoire du livre.
Bon… pour Isaline, cet été, ce fut surtout aspiration de champignons. On a connu plus glamour, mais c’est indispensable : plusieurs livres qui ont connu un dégât des eaux ont besoin de ce petit coup de polish pour éviter que les moisissures ne prennent leurs aises. Maiiis, certains ouvrages ont aussi eu droit à notre retouche préf’, celle qu’on aime croiser quand on plonge le nez dans les vieux bouquins de la Bibliothèque centrale : le comblement des lacunes ou renforcement des coins au papier japonais.
Le papier japonais dans un livre ancien, c’est une connexion directe avec son restaurateur. Une attention délicate, un papier choisi avec soin, posé avec patience, qui allie robustesse et finesse. Ce papier est capable de renforcer une page abimée tout en restant si discret qu’il ne perturbe ni le volume ni l’équilibre du livre — exactement ce qu’on recherche dans la restauration.
Aspiration de champignons
Reliure
Comblement de lacunes
Gros zoom sur un comblement de lacune, parce que c’est magnifique
Une tâche infinie
Six kilomètres, vous vous souvenez ? Et des restaurations qui ont un cout, certes en argent, mais aussi en temps. Alors on doit faire des choix. Il y a les critères spécifiques de La Cambre, pour apprendre telle ou telle retouche à ses étudiants. Et puis il y a les nôtres, en fonction des prêts demandés.
En ce moment, une sélection de nos livres les plus fragiles a pris la route chez une restauratrice indépendante. Objectif ? Deux belles expositions, à Mariemont et à Seneffe. Promis, on vous donnera des nouvelles de leurs aventures d’exposition !