La machine d’Anticythère, le mécanisme du temps
Une découverte inattendue dans les fonds marins
En 1900, des pêcheurs d’éponges grecs rentrent chez eux après avoir passé l’été à plonger au large de la Libye. Les voici désormais quelque part entre le Péloponnèse et la Crète, quand la mer se déchaîne et que le vent souffle sur la plaine (🎶). La tempête les force à jeter l’ancre près d’une petite île perdue nommée Anticythère.
Lorsque les flots se calment, ils plongent sur place, espérant ramener quelques éponges de plus. Un des plongeurs remonte alors dans tous ses états, persuadé d’avoir vu, par plus de 40 mètres de fond, un amoncellement de cadavres. Ce qu’ils découvrent est bien plus intéressant — et moins flippant ! — des statues de bronze et de marbre se trouvent là, couchées sur le sable depuis deux millénaires, antique cargaison d’un navire naufragé.
Athènes s’émerveille
Après une négociation rondement menée avec le gouvernement grec, l’équipe des pêcheurs-plongeurs se voit confier la mission de remonter le contenu de l’épave.
Pendant dix mois, sous le contrôle des archéologues, des fragments de statues sont remontés peu à peu. Parmi les artefacts ramenés à la lumière du jour se trouve un petit objet de bronze couvert de concrétions, qui manque même d’être rejeté à la mer. En réalité, il s’agit là d’une des découvertes les plus importantes de l’histoire de l’archéologie… mais encore faut-il que quelqu’un s’y intéresse !
La (re)naissance d’un mystère antique
Il faut attendre mai 1902, lorsque Spyridon Stais — l’ex-ministre grec qui avait accepté de financer la fouille de l’épave —, vient visiter les réserves du Musée archéologique national d’Athènes.
Son attention est alors attirée par le petit objet. Pris de curiosité, il s’en saisit, et constate qu’il s’est cassé en deux morceaux… Quelle n’est pas sa satisfaction lorsqu’il découvre que l’objet comporte… des engrenages. Il porte également la trace d’inscriptions en grec ancien.
Un mécanisme d’engrenages ? Datant de l’Antiquité ? Impossible ! Et pourtant…
C’est là tout le mystère de « la machine d’Anticythère » !
Un mécanisme d’une autre ère
Après plus d’un siècle de recherche, les scientifiques s’accordent désormais pour dire que la machine d’Anticythère ne devait pas être plus grande qu’une boîte à chaussures, et qu’elle contient à elle seule l’Univers tout entier. Pas de panique, on vous explique !
À l’extérieur, on trouvait une manivelle. C’est elle qui mettait en mouvement l’ensemble des engrenages situés à l’intérieur : des trains d’engrenages dont la complexité et l’ingéniosité ne se rencontrera plus avant la Renaissance ! Ces roues actionnent des pointeurs qui se déplacent le long de cadrans — les plus anciens cadrans connus — en reproduisant la plupart des cycles astronomiques. La machine reprend toutes les connaissances de l’Astronomie mésopotamienne et grecque.
Le Mécanisme montre à l’avant le mouvement du Soleil et de la Lune dans le Zodiaque, ainsi que les phases de la Lune. Le système est si raffiné qu’il reproduit même les subtiles variations périodiques de vitesse de la Lune. On y retrouve aussi un calendrier égyptien. Le dispositif devait aussi très probablement intégrer les mouvements des planètes. À l’arrière, on trouve notamment deux impressionnants cadrans en spirale. Le premier permet les conversions entre les calendriers lunaire et solaire, alors que le second prédit les éclipses.
Vous rendez-vous compte ? C’est l’Univers tout entier qui se met en action, dans une petite boîte à chaussures.
Décoder l’Univers en bronze : la reconstitution moderne
En 2005, grâce à des techniques avancées d’imagerie, une équipe internationale et interdisciplinaire a pu étudier l’intérieur de la machine, millimètre par millimètre. Outre les engrenages, ils ont découvert des milliers de caractères anciens que plus personne n’avait lus depuis plus de 2000 ans… le mode d’emploi était fourni avec la machine ! Sous leurs yeux, un calculateur astronomique capable de prédire les éclipses, d’indiquer la position des planètes, d’afficher les cycles lunaires… se révélait enfin.
Les chercheurs ont mis plus d’un siècle avant de comprendre ce que les Grecs ont conçu. Certains y voient le premier ordinateur, d’autres y voient la première tentative de mécaniser le monde, de donner des causes aux phénomènes observés. C’est beau, c’est brillant.
Tous s’accordent sur une chose : rien d’aussi incroyable n’existera avant le XIVᵉ siècle.
Beaucoup de questions, peu de réponse
Qui a réalisé cette machine ? Était-ce une commande ? Dans quel but ? Pourquoi n’en avons-nous trouvé qu’un seul exemplaire ? D’autres machines semblables ont-elles été construites ? Les questions sont infinies et les hypothèses affluent… quelques-unes semblent tenir la route :
L’hypothèse qui séduit le plus est celle selon laquelle c’est Archimède lui-même qui serait à l’origine de la machine. Cette idée semble crédible : Archimède disposait de toutes les compétences nécessaires, le calendrier à l’arrière présente beaucoup de points communs avec celui de Syracuse, sa ville d’origine. Nous savons également qu’il a rédigé un livre qui traitait de la construction d’une machine censée reproduire les mouvements célestes. Malheureusement, nous n’avons conservé aucune trace de cet ouvrage. S’il réapparait un jour – par exemple via une traduction réalisée au Moyen Âge par les savants arabes – peut-être y trouverions-nous des informations sur la machine ?
Toutefois, rien n’est simple, car Archimède meurt en -212, alors que le mécanisme aurait été construit, selon les dernières estimations, au plus tôt, en -205… À moins que le savoir-faire d’Archimède ne se soit transmis à ses disciples qui auraient poursuivi la construction de telles machines ?
Ou peut-être est-ce Posidonios ? On vous explique : dans ses écrits, Cicéron évoque que son ami Posidonios, qui vit à Rhodes, a construit une machine qui montre tous les mouvements des objets célestes, et qu’il a eu la chance de voir ce mécanisme de ses propres yeux. Au vu de ces écrits, les historiens pensaient que Cicéron exagérait, que de telles réalisations mécaniques ne pouvaient exister à l’époque. Oui mais ces écrits prennent une tout autre dimension lorsque l’on les relit après avoir découvert et compris la machine d’Anticythère !
Ou simplement un génie oublié dont le nom s’est effacé avec le temps (et le sel).
Cette machine n’est probablement pas unique vu sa complexité et son ingéniosité : la personne derrière sa création n’était sans doute pas seule. Il y a sûrement eu des essais, des erreurs, de nombreux prototypes et peut-être même plusieurs exemplaires… que sont-ils devenus ? Ont-ils été fondus pour leur bronze ? En retrouvera-t-on un jour une autre, tapie dans la cale d’une autre épave ? Quoi qu’il en soit, chaque année, en été, le site d’Anticythère est encore fouillé. Le rêve caché étant probablement de retrouver les derniers fragments de la machine.
L’interprétation du MUMONS
La machine d’Anticythère passionne et le MUMONS est composé de passionnés. Il était donc évident que nous finirions par nous emparer du sujet !
Francesco s’est lancé le défi non seulement de comprendre la machine mais aussi de pouvoir l’expliquer au plus grand nombre. Objectif : savourer et vivre le vertige d’Anticythère. Plus il avançait dans ses recherches, plus il était évident que nous devions pouvoir vous la montrer sous toutes ses coutures pour la comprendre. L’idée d’un prototype 3D a germé !
Nous avons trouvé en Australie d’autres passionnés du Mécanisme qui ont réalisé, à partir des articles de recherche, des plans pour imprimante 3D. Nous avons acheté ces plans, et notre ami Pierre Dieu, est parvenu à tout imprimer, à diverses échelles. Mais ça n’a pas suffi. On voulait vous montrer la complexité et la beauté des rouages en mouvement… Pierre a trouvé la solution. Il est lui aussi reparti des articles de recherche, et il a réalisé ses propres plans, qui lui ont permis de construire des versions « éclatées » de la machine.
Une prouesse technique et un mystère intemporel
La machine d’Anticythère ne relève pas seulement d’un exploit technique. Il pose également de nombreuses questions. Il questionne notre vision de l’Antiquité.
Pour prendre la mesure de ce que ce mécanisme représente, c’est comme si en entrant pour la première fois dans la pyramide de Khéops, les archéologues étaient tombés nez à nez avec un écran plasma. L’écrivain Arthur C. Clarke a été plus loin, en affirmant : « Si les Grecs avaient continué dans cette direction, la révolution industrielle aurait eu lieu mille ans plus tôt. » (Didjou, on l’a échappé belle…).
À découvrir au MUMONS
Cette machine soulève tant de questions qu’on pourrait en discuter jusqu’à l’aube. Et justement (hasard de dingue !), une Nuit du MUMONS est consacrée au sujet ! Pour permettre au plus grand nombre d’y participer, la Nuit est proposée deux soirs de suite, les 12 & 13 décembre 2025.
Vous pourrez explorer ce lien fascinant entre la mer et les étoiles, entre un passé lointain et nos outils modernes… Une machine pensée pour mesurer le temps, et qui semble parfois le défier. En la découvrant, on vous promet que vous deviendrez aussi poètes que nous !