L’expertise des Beaudouin #2
Une rencontre et de nouvelles portes…
Comme vous le savez déjà grâce à notre article précédent, Nicolas Demasy et Evelyne Daubie ont rencontré Hélène Langevin-Joliot, et sur son conseil, ont rejoint l’association Curie et Joliot-Curie. Une porte s’est ouverte. Et derrière elle ? D’autres portes encore. Cet article vous emmène tout droit jusqu’au musée Curie avec un passage au sein du cercle d’amis de la célèbre famille, puis dans les réserves du MUMONS en passant par le garage d’un homme hors du commun.
Face à l’Expérience Curie
Lors de leur passage au musée Curie à Paris, Nicolas et Évelyne découvrent l’Expérience Curie, exposée sous vitrine.
Ils sont ébahis de voir sous leurs yeux l’ingéniosité du dispositif : trois instruments assemblés par des tubes (ancêtres des câbles) pour mesurer, avec une précision redoutable, la radioactivité.
Une chambre d’ionisation, un électromètre à quadrants, une balance à quartz piézoélectrique à portée de main, cet assemblage fait rêver nos physiciens… si seulement ils pouvaient le manipuler, l’expérimenter…
Musée Curie © Institut Curie
Musée Curie © Institut Curie
L’équipe au musée Curie
Les trésors de nos réserves
Quelques mois plus tard, en fouillant nos réserves pour sélectionner les objets à exposer dans notre exposition Électrique !, Nicolas et Kevin Troch — gestionnaire de collections — retrouvent par hasard un électromètre à quadrants.
Il s’agit d’un électromètre de type Mascart, un modèle plus ancien que celui utilisé par le couple Curie. Nicolas reconnait tout de suite l’un des trois éléments de l’expérience de mesure historique de la radioactivité.
Il ne lui en fallait pas plus pour commencer à rêver : Et si on allait plus loin ? Et si on tentait de reconstruire toute l’expérience ?
Électromètre remis à neuf par Nicolas Demasy
Nicolas s’installe dans les sous-sols du Bâtiment 4 (B4) pour travailler sur la remise en fonction de ce magnifique objet. Il faudra quelques mois — avec leurs lots de sueurs, cheveux arrachés et deux trois quolibets — pour le remettre en état.
Moment de vérité : les premiers tests. Et là… ça marche ! Bon, tout n’est pas encore parfait.
L’électromètre de Mascart fonctionne, oui, mais il manque encore un petit quelque chose : la précision nécessaire pour mesurer les minuscules courants d’ionisation en jeu dans l’expérience des Curie.
La déception est grande. Des électromètres à quadrants identiques à ceux utilisés par les Curie, il n’en reste que très peu aujourd’hui… et sans lui, l’idée de faire revivre l’expérience des Curie parait compromise.
Oui mais… c’était sans compter la véritable caverne d’Ali Baba que sont les collections d’instruments scientifiques et pédagogiques de la Fédération Wallonie–Bruxelles. À la recherche d’objets à valoriser dans Électrique !, quelle ne fut pas la surprise de Nicolas d’y découvrir un deuxième électromètre à quadrants (on vous jure que c’est pourtant rare) ! Et en plus, cette fois, le même modèle qu’au musée Curie : un électromètre « Beaudouin ».
Il s’agit d’une pièce remarquable : un modèle conçu d’après les plans et conseils de Pierre Curie alliant précision et rapidité de mesure au moyen d’une délicate aiguille métallique suspendue à un fil très fin. Le tout ne pèse que 2 décigrammes et est enfermé dans une paire de quadrants. Mmh… subtil !
L’électromètre Beaudouin de la collection FWB
L’aiguille suspendue
Accompagné de l’équipe de choc de SciencesÉchos — Jean-Claude Janssens et Jacques Flamand — Nicolas se lance dans une nouvelle tentative de mise en route.
Cette fois la sueur, les cheveux et les quolibets ne suffiront pas car nombreuses sont les questions sans réponses. Quelle est la tension de fonctionnement de l’électromètre ? Quel fil utiliser ? Comment le poser ? …
Il est temps pour l’équipe de profiter des liens récemment noués et lancer une bouteille à la mer auprès de l’association Curie et Joliot–Curie.
L’union des savoir-faire
Les réponses reçues sont unanimes. Toutes mènent à un même nom : Bernard Pigelet. Aujourd’hui pensionné, ce technicien hors pair de l’École supérieure de physique et de chimie industrielles (ESPCI Paris) a autrefois travaillé sur la restauration des instruments de mesure originaux de Pierre et Marie Curie.
Soucieux de leur préservation, il en a réalisé quelques facsimilés. Ainsi, il a permis de faire revivre la fameuse Expérience Curie dans quelques rares endroits dans le monde comme au Musée Curie. C’est sans conteste l’homme qu’il nous faut !
Ni une ni deux, Nicolas le contacte. Bernard se montre… disons prudent ! On imagine ce qui a dû lui traverser l’esprit : “Mais qui est ce petit belge qui s’est mis dans l’idée de reconstruire ça ? Sait-il seulement dans quoi il s’embarque ?!”. Spoiler : non, pas vraiment. Et s’il l’avait su… il aurait peut-être réfléchi à deux fois !
C’est après avoir vu les photos du travail de Nicolas sur les deux électromètres à quadrants que Bernard se laisse convaincre et accepte de l’aider.
Les passionnés se rencontrent une première fois chez Bernard. Surprise : Bernard dispose d’un appareillage Curie au complet. Certaines pièces sont d’époque, d’autres sont des reproductions qu’il a lui-même fabriquées.
Nicolas pose des questions, prend des photos. Ensemble, ils discutent des possibilités envisageables.
L’héritage Beaudouin
Quelques semaines plus tard, Bernard recontacte Nicolas. Un de ses amis, récemment décédé, possédait également un appareillage Curie complet.
Il a discuté avec la famille qui serait éventuellement d’accord pour que le MUMONS en fasse l’acquisition et celle-ci souhaite rencontrer Nicolas. Il n’en revient pas… mais qui était donc ce monsieur pour posséder un appareillage Curie chez lui ? (On vous jure que c’est vraiment super rare !)
Il s’agit de Denis Beaudouin, arrière-petit-neveu de Charles Beaudouin, fondateur d’une entreprise parisienne d’instruments scientifiques ; celle-là même qui a fabriqué certains instruments utilisés par les Curie.
Même si aujourd’hui la firme n’existe plus, la passion des appareils scientifiques s’est transmise aux descendants, notamment à Denis qui disposait d’une impressionnante collection personnelle.
Le projet prend alors une tournure concrète : acquérir la balance quartz piézoélectrique ainsi que l’électromètre à quadrants. Et puis, nous pourrions demander à Jean Minez, le “papa-tourneur” de notre Pendule de Foucault, de s’occuper de nous fabriquer la chambre d’ionisation.
La reconstitution serait complète … Il deviendrait alors possible de mesurer la radioactivité comme Pierre et Marie Curie à la fin du 19e siècle !
Le cercle des savants : une famille élargie
À l’époque des Curie, Pierre et Marie évoluent au sein d’un cercle d’amis et de collègues qui dépasse largement le laboratoire. On y retrouve des figures comme Paul Langevin ou Jean Perrin, unies par la science et par des liens humains profonds, au point de former une véritable famille élargie. Autour d’eux gravite également un monde plus discret mais essentiel, celui des instrumentalistes, comme la famille Beaudouin.
Chaque été, la troupe se réunissait et partait se ressourcer dans un petit patelin de Bretagne qu’ils avaient eux-mêmes surnommé Sorbonne plage. De fil en aiguille (et comme le temps fait si bien les choses), leurs enfants deviennent amis eux aussi, tout comme leurs petits-enfants. D’ailleurs, pour l’anecdote, Hélène Langevin-Joliot, petite-fille de Pierre et Marie Curie, a épousé Michel Langevin, petit-fils de Paul Langevin.
C’est dans ce contexte que Bernard Pigelet, proche de ces milieux, facilite la rencontre avec la famille Beaudouin. Le courant passe tout de suite. Et la passion de Nicolas fait le reste. Après discussion, la famille accepte de céder les instruments.
Le savoir-faire de Jean
En parallèle, Nicolas se tourne vers Jean et lui demande de reproduire la chambre d’ionisation. Il accepte de relever ce défi mais il y a un problème : il n’en existe aucun plan. Tout ce que Nicolas a à disposition, ce sont quelques photos du modèle de Bernard Pigelet prises lors de sa visite… et une seule mesure, celle du diamètre d’un des tubes coaxiaux reliant tous les instruments.
Commence alors un véritable travail d’enquête. Nicolas imprime des images, s’arme de sa latte, compare, calcule, déduit. Des heures de travail à reconstituer ce qui n’existe plus. Après de longues heures, il obtient un plan qui lui semble tenir la route et le présente à Jean. Ce dernier l’examine, le valide et se met à son tour à l’ouvrage. En quelques mois, Jean a fabriqué plusieurs pièces : cylindres, anneaux, plateaux… ça commence à prendre forme !
Jean Minez à la réalisation du capot de la chambre d’ionisation.
Du rêve à la réalité : l’appareillage arrive à Mons
Les pièces du puzzle scientifique s’assemblent. Sur le papier, tout tient. Après trois ans de travail, il ne reste plus que quelques mois à attendre avant que la reconstitution de l’appareillage Curie ne reprenne vie au MUMONS.
Et forcément, l’impatience commence à se faire sentir…
Affaire à suivre !
Aux portes des Curie
Aux portes des Curie, le premier épisode de cette aventure : découvrez comment une rencontre avec Hélène Langevin-Joliot a lancé l’aventure de l’appareillage Curie au MUMONS.
L'appareillage Curie à Mons
Suite et fin de l’aventure : l’arrivée de l’appareillage Curie au MUMONS, une expérience scientifique rare qui permet de comprendre comment mesurer l’invisible.

